Il y a un charme à récupérer la bibliothèque de quelqu’un d’autre. On entre en contact avec l’extension d’un esprit autre que soi. Avec des recoupements – c’est pour cela que vous avez accepté ce tas de livres bien lourd – mais aussi tant de divergences. Autres sensibilités, autres temporalités, autres hasards d’une vie.
Et voilà comment une impulsion vous fait saisir un livre jauni, et débarquer à Port-Soudan, prix Femina 1994. Les personnages d’Olivier Rolin flirtent avec l’auto-fiction : des hommes, anciens révolutionnaires navigant entre France et Afrique.
Bim : le narrateur, soixante-huitard déçu, s’est enkysté volontairement comme capitaine de Port-Soudan, dans une vie lente, moite et alcoolisée, aux accents célino-rimbaldiens, au milieu d’une ville dans une totale anarchie façon Mad Max. Dans ce doux enfer, il reçoit une lettre l’informant qu’un ancien camarade de lutte a mis fin à ses jours. Cet ami tout aussi déçu s’était quant à lui rangé dans une carrière littéraire parisienne. Sans nouvelles de lui depuis des décennies, et pourtant : sa dernière lettre, à peine commencée, était adressée au narrateur.
Et voilà ce dernier passer de la chaleur soudanaise à l’hiver de la capitale. Pour comprendre. Rencontrer femme de ménage, concierge, infirmière ; quelques « amis », espère encore plus rare à Saint-Germain-des-Prés qu’à Port-Soudan.
Il y a une femme et une rupture. C’est une mort d’amour. Il y a une vie à retracer à partir de bribes. Car le narrateur lie la vie de cet ami éloigné à la sienne : chaud-froid, littérature-commerce, couple-célibat… ne sont que des facettes qui expriment un même état d’âme. Comment vivre le réel quand l’idéal (politique, amoureux) se déchire ?
Bien sûr, le livre est de son époque : le roman psychologique français aux accents autofictionnels ; les soupçons d’orientalisme et de male gaze, le couple maudit vieil homme-jeune femme… mais un charme continue d’émaner de ce roman sur les ravages du désabusement.
Publié sur Instagram le 6 mars 2026


