Appels à projets, porteurs de projets, organisation en mode projet… On n’a jamais autant parlé de projets, et jamais les Français ne se sont plus sentis empêchés d’agir. La communication a souvent alimenté ce malaise – peut-elle participer à le résoudre ?
Nous vivons tous et toutes une dissonance socialement et politiquement explosive, qui se joue au niveau individuel, collectif, national. Individuellement, chaque Français reçoit chaque jour une multitude d’appels à se comporter en entrepreneur de sa propre vie – ce n’est pas une découverte. De ses loisirs à son occupation professionnelle, dans la rue et sur les réseaux sociaux, tout le monde devrait viser la réussite exceptionnelle – contradiction dans les termes, l’exception ne pouvant être la règle. Ajoutez à cela un sentiment d’impuissance croissant sur le cours du monde, et de déclassement progressif, et voici les ingrédients de ce que Thibaut Nguyen appelle le COMO, la Conviction of Missing Out, la certitude par avance d’avoir raté sa vie.
Du pouvoir démobilisateur de l’injonction contradictoire
De même, chaque semaine, nous voyons des études qui pointent les effets des injonctions contradictoires du monde du travail sur les travailleurs, leur engagement et leur santé mentale. Être agiles mais pas trop, autonomes dans l’obéissance… avec une radicalisation récente avec l’IA générative, levier de transformation à marche forcée. L’intrapreneuriat a été une tentative de réponse intéressante, mais qui par définition ne peut être généralisée à toutes les situations individuelles et économiques.
Sans oublier bien sûr la scène politique, qui semble d’autant plus déployer un incantatoire vocabulaire de l’action, à mesure qu’elle fait la démonstration de sa difficulté à porter des projets. Cela nourrit à la fois la conviction du déclin de la France – documenté chaque année dans l’étude Fractures Françaises, dont la dernière édition vient de sortir – et l’attrait pour des modèles politiques autoritaires, passés maîtres dans la mise en scène du succès de leur volontarisme.
Nous avons besoin collectivement de projets
Pourtant, tout le monde s’accordera sur notre besoin collectif et individuel de nouveaux projets. Pour ne plus se sentir bloqué dans sa vie, pour restaurer la compétitivité de l’Europe, pour recréer des liens sociaux, pour relever le défi de la transformation écologique et du futur de nos sociétés démocratiques. Bref, des projets pour se projeter à nouveau dans un avenir désirable.
Et dans le même temps, comme le dit Amaena Gueniot dans son stimulant La Société des projets, nous vivons une situation de « déprojection » généralisée : nous n’arrivons plus à nous projeter parce que, subjectivement, nous avons de moins en moins les possibilités psychiques et individuelles de reprendre la main ; et objectivement, les moyens concrets, économiques, politiques, environnementaux de lancer de nouveaux projets s’érodent.
Quel projet pour la communication ?
La communication ne peut pas tout, mais son pouvoir de construction des représentations lui donne une responsabilité centrale dans la situation actuelle, et pour l’avenir. En diffusant dans la société cet incantatoire du projet sans se poser la question de ses conditions de possibilités pour ses audiences, elle alimente en retour le sentiment d’impuissance.
Mais à l’inverse, nous savons tous et toutes les pouvoirs mobilisateurs de la communication. Informer et outiller, interconnecter des inconnus, créer l’événement et des rendez-vous fédérateurs, ouvrir des possibles, cadrer des imaginaires, soutenir et défendre.
Il est nécessaire de reprendre au sérieux des notions souvent vidées de leur sens telle que l’empowerment, et en faire de véritables pierres de touche, des tests, de nos stratégies et idées. Est-ce que telle campagne alimente le sentiment d’impuissance, ou au contraire apporte des pistes de passage à l’action ?
Voilà un beau projet à endosser, non ?
Publié sur Stratégies le 29 octobre 2025
